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ECRIRE , Un texte de notre ancienne bénévole Madeleine Angel


SOLITUDE : le plus beau mot pour celui qui écrit. Si douloureux, si plein de promesses, qui ouvre un monde imprévisible où votre curiosité est infinie, insatiable, poussant toujours plus loin la quête de l’inconnu qui vous habite et qui vous hante, un inconnu où vous risquez de ne trouver que vous-même.


Madeleine ANGEL
Un si long parcours

ECRIRE ? Ecrire ! Comment rendre ce maelstrom qui m’habite, écrire ces mots qui se bousculent, veulent tous sortir à la fois au milieu de la confusion d’émotions qui m’assaillent.
Le désir en remonte si loin, coupé de longues périodes actives ne laissant aucune place à la page blanche qui me poursuit. Quelques notes par ci, par là, en attente d’une plage de solitude où se rassembler serait facile, semble-t-il.

Qui, à part moi, cela intéressera-t-il ? Alors, à quoi bon ? Sinon, pour étancher ce besoin de jeter hors de moi la boue accumulée d’où affleurent quelques pierres, comme pour un gué conduisant vers un inconnu qu’il vous presse de découvrir, dont on recule un peu plus l’approche par des prétextes futiles. Tout est bon pour ne pas poser le pied sur cette première pierre qui semble inaccessible : des rangements urgents, un voyage à prévoir non dans l’immédiat proche, des amis à voir, alors, pourquoi commencer ce voyage intérieur, s’il faut s’en extraire sous peu ? Et puis, la chasse d’eau qu’il faut réparer en attente d’un plombier hypothétique, le soleil aujourd‘hui qui invite au farniente, ou la pluie qui vous cloître avec un livre.

Une phrase, en montant l’escalier, vous harcèle soudain, un titre vous sollicite, des mots jaillissent, un personnage vous habite des jours et des jours.
Une fleur, un papillon, un oiseau sont là, impérieux, vous poussent vers votre table encombrée. Un cahier dépasse de l’amas de papiers sur votre bureau, comme un appel, malgré le savant désordre accumulé.
Vous passez et repassez, lorgnant du coin de l’œil tout ce qu’il faudra déplacer. En imagination, vous sortez le cahier délaissé, votre main esquisse un geste vers lui, mais le téléphone sonne. Alors, en répondant, vous tirez timidement à vous la couverture épaisse et lisse, rouge ou bleue, que vous avez choisie, vous la caressez de votre main libre, pendant que vous parlez, un bonheur vous envahit, vous poussez machinalement tout ce qui gêne son installation au milieu du bureau, vous lui faites une place, sa place. Il devient seul important, maintenant.

Des vies imaginaires vont devenir pour la vôtre comme des lucioles dans les nuits d’août. Tout ce qui faisait votre vie se retire de vous comme la marée descendante laissant sur la plage quelques flaques scintillantes qu’il vous faudra explorer. Le flot ne remontera plus. Peut-être trouverez- vous quelques crevettes frétillantes dans ces trous d’eau, une pêche friande dont il faudra vous contenter et assaisonner au fil des jours, à votre fantaisie, et les transformer en quelques plaisirs gourmands difficiles à faire partager.

Les mots, les mots vous talonnent. Vous vous marginalisez, vous devenez en dehors du coup, vous semblez être sur la touche. Mais n’est ce pas pour mieux jeter un regard intérieur sur ce qui vous habite, mieux appréhender les vies qui surgissent, grouillent en vous, mesurer le chemin parcouru : une halte sur le bord d’une route dont, pour l’instant, vous vous détournez, vous extirper du flot qui vous entrainait, qui était une entrave à ce qui vous envahit, qu’il faut exprimer…. écrire, quoi !! avec ces mots qui explosent, coulent en phrases longues, courtes, brûlantes, qui vous glacent, les mains moites, la tête en ébullition, l’écriture désordonnée devenant presqu’illisible dans le feu que vous avez allumé par le simple geste de sortir un cahier qui vous narguait. Le piège a fonctionné.

Le malaise sourd des jours passés sans écrire, ce poids que vous ne saviez nommer, cette griffure invisible, impalpable, a disparu. Un trop plein l’a remplacé, comme si votre poitrine allait imploser. Avez-vous gagné au change ? Pas le temps d’y réfléchir, de s’y arrêter. Une espèce de leucorrhée s’installe, qu’il vous faut ordonnancer. Les phrases se bousculent, les mots chantent, on se sent génial jusqu’à la relecture qui, l’excitation retombée, devient censure : « ça veut écrire et ça n’a rien à dire ! ». « ça », c’est vous.

Un dialogue s’installe entre vous et vous.
« Tu ne sors pas de toi-même, tes histoires veulent être un témoin, c’est vide, vide. Qui croira à tes personnages, à leurs aventures, à leurs sentiments, mais relis, relis encore ! Tout a été dit, et bien mieux, déjà décrit des milliers de fois »
« Oui, mais pas comme ça. Et mon style ? Les amis qui ont lu ont bien aimé »
« Oui, des amis, justement, et leur impartialité…. »
« Mais c’est une autre facette des évènements, pourquoi ne pas en garder la mémoire ? »
« Oui, mais tu es une parmi d’autres, tu n’as pas de nom, c’est la course, le parcours du combattant dans les maisons d’éditions, et tes élucubrations….. »

a peut continuer des nuits entières. Le doute remplace le trop plein. L’enfer s’installe. Vous n’aurez plus de repos jusqu’à ce que la Poste avale vos textes vers un inconnu. En attente, vous vous grisez d’images, d’émotions, de phrases qui vous enveloppent d’une folie dont vous ne pouvez vous échapper. Les mots vous talonnent, la plume hésite, tâtonne, goûte l’un, s’arrête à l’autre. Plus rien n’existe que l’excitation qui vous habite, la joyeuseté du verbe qui vous porte, qui se continue dans la nuit.

Mais le jour se lève, les lumières d’en face perdent de leur éclat. Un signal d’alarme chuinte au loin. Il vous faut bouger, animer le silence fait de craquements, de froissements coupés de non bruits. Des souvenirs vous assaillent, d’amis que votre paresse épistolaire a relégués dans l’oubli, de reproches que l’aube ravive et qui vous vrillent, de choses que vous n’avez pas faites, insurmontables dans l’instant. Voilà, le jour qui s’annonce est déjà lourd d’un vécu plus ou moins proche.

Les gestes quotidiens vous sauvent d’une lassitude à vivre qui vous ensevelirait sous les couvertures. Le carreau glacé sous vos pieds nus vous est salutaire. Les pensées flottent encore, perdant un peu de leur acuité douloureuse. Encore un effort, vous émergez, et les heures vont s’égrener, préparant les meurtrissures des réveils à venir.

Le cahier vous sollicite. Déjà, vous vous installez, mais la page reste vide, un pieu fiché en vous arrête le miracle. Tout est gris, les pensées s’échappent, vous restez sec, sans émotion, une bûche.
Un regard, le souvenir d’un regard vous rend à la vie. Oui, le regard terrifiant d’un enfant immobile qui vous observe. Tout s’agite autour de lui. Il est là, dans son coin, enserrant ses genoux… depuis combien de temps ? Vous ne savez pas, car vous ne l’avez pas « vu » avant cet instant. Il est là tout à coup, c’est tout. Et sa présence emplit la pièce. Rien n’existe plus pour vous que ces yeux qui vous fixent, sans ciller, avec application, comme venus d’ailleurs, dont il vous cerne, une espèce de vide où il vous entraine. Vous êtes sa proie et vous n’en avez rien su avant ce choc des prunelles. Vous habitez son univers, il vous dissèque, il vous digère.
Qu’a-t-il fait de vous pendant ces minutes où vous n’avez pas eu conscience ? Qu’allez-vous être dans le devenir de son moi ? La perception qu’il a de vous, vous ne le saurez jamais. Vous êtes fasciné, vous vous détournez pour rompre l’envoûtement. Lui vous fixe toujours. Vous partez, et longtemps ce regard vous poursuit et vous donne un malaise, comme si vous aviez abandonné, perdu un peu de vous-même.

Et voilà que ce regard vous rend à la vie. Non, vous n’écrirez pas sur lui, mais la magie du rêve se fait ensorcelante. Le tourbillon repart, vous emporte, l’écriture resurgit, les mots jaillissent à nouveau, tous les mots : les mots admirables, les mots pointus, les mots douloureux, les mots qui apaisent, vous vous y roulez, ils vous ficellent, les mots ludiques, les mots amoureux, les mots haineux, les mots vengeurs, ceux que vous inventez, mots de l’imaginaire, envoûtants, à peine dits, cinglants, mots de tous les non-dits torturants, enfouis, qui éclatent en une fulgurance insoutenable, mots balbutiés, mots oubliés, mots se déroulant en une phase à peine amorcée qui s’envole soudain en une musique qu’il vous faut rendre perceptible, où la chair se fait verbe, où des lambeaux de la vôtre restent accrochés.

Ces signes chargés d’émotion que d’autres décrypteront avec la leur, au rythme de leur souffle, qu’en restera-t-il ? Que restera-t-il du message brûlant, de l’appel, de la révolte, de l’amour qui vous avait submergé et qu’il fallait, sous une contrainte intérieure, traduire en langage qui, avant d’exploser en sons, sera des pattes de mouches sur une feuille, traits d’union entre elles et un lecteur potentiel plus ou moins réceptif, rétif, ou accessible à la magie de ces signes lancés vers lui, qu’il pourra interpréter à sa guise, qui susciteront d’autres émotions, qui lui permettront de s’emparer un peu de vous-même à travers leur traduction en mots, puis en sons chargés d’intentions émotionnelles se coulant vers l’autre insidieusement, brutalement, avec entêtement, subtilement, distillés parfois, captivants, joyeux jusqu’au trop plein de l’âme, y tressant une guirlande ou la ligotant jusqu’à l’étouffement ?
Votre musique intérieure en appellera une autre par la force des mots devenus paroles.

La grâce de l’écriture, torture délicieuse, magique, qu’il vous faut subir jour après jour, sans repos, la préférant au remords de ne pas jeter sur le papier ces signes qui vous envahissent ou que vous sollicitez parfois en vain... autre torture.
A ce moment, peu vous importe d’être publié. C’est de survie qu’il s’agit, et vous vous acharnez. Traduire ce fleuve, ces vies qui surgissent, à l’imaginaire fait d’une partie de votre être et qui vont dans un monde où vous ne les dirigez plus, avec leurs phantasmes, leurs amours, leurs idées. Vos personnages sont lâchés et ils vous entrainent à leur suite. Vous restez fasciné par ce qu’ils vivent et que vous avez suscité. Tout s’enchaine et vous les regardez vivre jusqu’à ce qu’au moment où il faudra vous en séparer. Après le point final, ils vous poursuivront longtemps, comme ils vous ont hanté avant que de leur donner une présence.

D’abord, trouver le titre : obsession, puis, la première phrase. Les autres, après, explosent, s’harmonisent, se délitent, reviennent, disparaissent encore, s’imposent enfin. Apaisé, vous vous lancez à l’assaut du récit, le serrez au plus près. Il vous échappe, est rattrapé par une image qu’il vous faut rendre, encadrer, insérer au fil des mots. La trame se fait soyeuse ou rêche sur la chaîne solidement tendue. Le motif se dessine, puis s’inscrit jusqu’à la recouvrir toute, à grands coups de cœur, à larges couches de colère, de fantaisie, d’imaginaire, d’amour, de réel brûlant, de quotidien désespérant, de rêve enivrant, d’espoir, de sordide, de vie grouillante.
Le texte devient langage, sons organisés de la pensée qu’il vous faut transmettre dans la griserie qui vous pousse. Vous vivez à travers vos créatures, par elles, plus réelles que celles que vous côtoyez.
Ce besoin de vivre toutes les vies de vos personnages… fuite du réel ? De vivre toutes celles qui magnifient, modifient la vôtre ?

Assis à votre table, vous voyagez à travers l’imaginaire, les pays irréels et réels à la fois, déplacés dans le temps où vous errez à l’aise au rythme de vos héros. Vous n’avez plus de limites, et vous osez aller jusqu’au bout d’eux-mêmes, de vous-même.

Les virgules, les points, les guillemets, les points de suspension, les points-virgules, les deux points, respirations de la pensée, rythment la phrase, notations musicales d’une portée qui vous est propre.
La virgule comme un soupir, les points-virgules : ¼ de pause, les deux points, comme un « ralentir » avant un « forte ». Les points de suspension comme des trilles laissés à l’imaginaire, le point d’exclamation… ah ! le point d’exclamation : effroi, bonheur, étonnement, répulsion, rejet. Que reste-t-il d’une phrase sans ces signes qui vous interpellent, de phrases où les mots se suivent, se touchant presque, où ne passe aucun souffle ?
La pensée s’y dilue, se cherche, matériau brut dont change le sens au fil de l’émotion du moment, qui ne révèle en rien celle qui l’a suscitée, celle de l’auteur, occultée…
La partition s’essouffle, les syllabes chantent sur un autre air qu’il faut alléger. Il ne reste plus qu’un bloc compact qu’il faut décrypter durement.

Certains mots ont une beauté envoutante, comme « solitude ». Il commence sur deux notes joyeuses : so-li, puis deux graves : tu-de, contenant un désespoir qui semble s’enrouler autour de vous qui écrivez, glu des dernières syllabes qui peut vous submerger malgré le e muet si doux, mais tombant tel un couperet sur ce qui vous isole et vous ravit devant votre table, si loin de ce qui vous entoure, où il faudra revenir, encore un peu lunaire.
SOLITUDE : le plus beau mot pour celui qui écrit. Si douloureux, si plein de promesses, qui ouvre un monde imprévisible où votre curiosité est infinie, insatiable, poussant toujours plus loin la quête de l’inconnu qui vous habite et qui vous hante, un inconnu où vous risquez de ne trouver que vous-même.

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